« Un corps en mouvement reste en mouvement à une vitesse constante et en ligne droite, à moins qu’il n’y ait interférence d’une force externe. »
– Sir Isaac Newton, Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica (1687)
Le mois de février a été riche en rebondissements sur les marchés financiers. Pour les investisseurs bien diversifiés, le mois a encore une fois été solide : les marchés boursiers mondiaux à l’extérieur des États-Unis ont progressé (certains fortement) et les obligations se sont également redressées. Tout cela semble maintenant éloigné, compte tenu de la dynamique au Moyen-Orient en ce début de mars.
Conflit iranien
Les marchés financiers ont depuis longtemps l’habitude de faire abstraction des événements géopolitiques. Une réaction initiale rapide d’aversion pour le risque est souvent suivie d’une reprise lorsque les investisseurs reviennent aux données fondamentales et se demandent ce que pourraient être les répercussions à moyen et à long terme sur la croissance mondiale, les bénéfices des sociétés, l’inflation et les taux d’intérêt. Cette fonction de réaction devient plus modérée et plus courte, ce qui reflète la fréquence croissante des bouleversements et des surprises géopolitiques des dernières années. Le point sur le marché – bulletin spécial : Le point sur l’Iran fournit une analyse plus détaillée de notre point de vue sur les marchés à l’égard du conflit iranien.
Il faut tenir compte des fluctuations des marchés financiers découlant (apparemment) d’événements soudains (géopolitiques, économiques, propres aux entreprises/secteurs) dans leur contexte. Nous devons tenir compte des prévisions des marchés à l’égard d’un événement et, le cas échéant, de ce qui a déjà été pris en compte dans les actifs touchés. Les premiers jours du conflit en Iran ont entraîné sur les marchés financiers des fluctuations qui peuvent sembler contre-intuitives : les actions ont brièvement reculé à l’ouverture des marchés le lundi après le début du conflit, mais ont rebondi. À la fin de la séance, les marchés nord-américains avaient réalisé de légers gains, tandis que les taux obligataires avaient légèrement augmenté. Le dollar américain, que certains considèrent comme ayant perdu son statut de valeur refuge, a néanmoins joué son rôle traditionnel. En examinant les fluctuations des cours sur l’ensemble de la fin de février et du début de mars, nous concluons que les marchés financiers continuent de bien fonctionner et d’évoluer adéquatement pour intégrer de nouveaux risques. Même si la volatilité est élevée, les réactions des marchés de l’énergie, des actions, des obligations et des devises sont moins prononcées qu’on pourrait s’y attendre dans ces circonstances. Les mouvements de prix intrajournaliers, qui commencent souvent dans un climat d’agitation, finissent par céder à ce que l’on pourrait appeler la « force d’attraction » d’un contexte fondamental favorable caractérisé par la croissance, les bénéfices des entreprises, l’inflation, la politique des banques centrales et les rendements obligataires, lequel prévalait avant le conflit et qui devrait vraisemblablement se poursuivre après celui-ci.
Incidence sur l’énergie
Au Moyen-Orient, les prix du pétrole et du gaz naturel sont les catalyseurs évidents de la volatilité et de l’incertitude pour les économies et les marchés mondiaux. Les prix du pétrole ont quitté leurs creux des cinq dernières années en décembre; ils ont commencé à augmenter en 2026 en raison des attentes de croissance mondiale plus forte (un signal positif) et ont bondi à la suite des hostilités en Iran. Ce comportement n’était pas inhabituel. Jusqu’à présent, la hausse est gérable et les infrastructures pétrolières n’ont pas été ciblées. Le monde a déjà géré des chocs pétroliers, récemment dans le cadre de la guerre de la Russie contre l’Ukraine et, en juin dernier, pendant les 12 jours de guerre entre les États-Unis, l’Iran et Israël. Les prix du pétrole demeureront volatils. Néanmoins, une hausse à court terme ne menace pas les données fondamentales clés, c’est-à-dire la solide trajectoire de la croissance mondiale et les bénéfices des sociétés.
La hausse des prix du pétrole peut faire augmenter l’inflation, mais là encore, les niveaux actuels sont gérables et les investisseurs peuvent ignorer les pics à court terme. Un retour rapide à une baisse des prix du pétrole est probable une fois que la stabilité reviendra.
Les taux obligataires ont augmenté au début de mars, mais seulement parce qu’ils avaient auparavant chuté en raison de la demande pour les valeurs refuges avant les hostilités, et parce que l’ampleur du conflit semblait moins grave que redouté. De février au début de mars, les obligations ont procuré une certaine stabilité aux portefeuilles.
L’analyse des Études économiques de BMO présente trois scénarios de choc pétrolier qui prévoient des hausses des prix et des durées variables, dont aucun n’est suffisamment grave pour provoquer une récession de l’économie américaine. Ces scénarios modélisent les hausses des prix du pétrole de 25 % à 80 % par rapport à leurs prévisions de référence précédentes. Les résultats découlant des divers scénarios vont d’une incidence négligeable sur la croissance économique aux États-Unis à un choc pétrolier plus important qui réduirait la croissance économique américaine sans provoquer de récession. La croissance continue de grimper entre 1 % et 2 % en 2026. Les scénarios d’inflation aux États-Unis vont de l’ajout de 0,2 % à l’inflation au scénario le plus grave, où l’inflation pourrait être de 1,6 % plus élevée qu’elle ne l’aurait été autrement (c.-à-d. de l’ordre de 3 % à 4 %). Dans ce dernier cas, il est peu probable que la Réserve fédérale réduise à nouveau les taux d’intérêt. Dans ces scénarios, l’effet sur le Canada est généralement égal ou inférieur à l’effet sur les États-Unis, en raison de la compensation liée à une pondération plus importante de la production d’énergie dans le PIB du Canada.
En fin de compte, comme l’inflation devrait rester maîtrisée, les banques centrales peuvent maintenir une position expansionniste, en maintenant la stabilité des taux obligataires et en réduisant au minimum la nécessité de modifier la réévaluation des autres actifs sur cette base. Ce qu’il faut retenir, c’est que les marchés financiers continuent de bénéficier d’un contexte favorable. Les marchés boursiers tentent d’évaluer les répercussions potentielles pour la croissance économique mondiale, qui demeurent incertaines à ce stade initial d’une situation en évolution; par conséquent, l’effet principal sur les actions concerne surtout l’appétit pour le risque et le sentiment des investisseurs.
L’affaiblissement du régime iranien pourrait se traduire par plus de stabilité pour la région. Ce serait positif pour la croissance mondiale et les prix du pétrole, ainsi que, espérons-le, pour les gens du Moyen-Orient.
L’apocalypse de l’IA
Bien que les marchés soient actuellement obsédés par le conflit iranien, d’autres événements ont fait fluctuer les marchés financiers. Le discours sur l’intelligence artificielle (IA) change constamment. L’IA est passée du statut de chouchou des marchés et d’avancée technologique remarquable à celui de force destructrice pour les marchés et pour tout ce qu’elle touche. La faiblesse des marchés boursiers américains le mois dernier découle de l’opinion selon laquelle les entreprises qui développent l’IA (les centres de données à très grande échelle) dépensent trop pour déployer cette infrastructure. Les craintes se sont intensifiées selon lesquelles les entreprises susceptibles de bénéficier du déploiement de l’IA, qu’il s’agisse de sociétés de logiciels d’entreprise ou même d’entreprises de camionnage, pourraient être dévorées par l’IA. Ajoutez-y l’idée que l’IA détruira tellement d’emplois que tout cela a désormais pris des allures d’apocalypse de l’IA.
Même si les résultats exacts demeurent incertains, nos recherches et nos entretiens sur le secteur laissent entrevoir une perspective nuancée : l’incidence de l’IA sera probablement évolutive plutôt que révolutionnaire. La transition entraînera à la fois des défis et des occasions, ce qui transformera certains secteurs et emplois, tout en en créant de nouveaux. Toutes les innovations technologiques passées ont déjà été marquées par ce puissant processus, historiquement positif, de destruction créatrice, et non par une apocalypse. Les récentes suppressions d’emplois très médiatisées dans le secteur technologique font souvent les manchettes et concernent davantage des sociétés bien précises. Elles sont davantage liées à une rationalisation des effectifs précédemment gonflés qu’au remplacement des emplois par l’IA. En fait, certaines sociétés sont accusées de faire de l’IA leur bouc émissaire pour masquer cette réalité. Les investisseurs qui détiennent des portefeuilles diversifiés et qui prennent régulièrement des profits peuvent composer avec les avancées de ces technologies et en profiter.
Hausse inattendue de la croissance mondiale
Les baisses dans certains secteurs touchés par l’évolution du discours autour de l’IA (en particulier les logiciels) ont été de l’ordre de moins 20 % depuis le début de l’année. Pourtant, l’indice S&P 500 affichait une hausse de 0,5 % à la fin de février, alors qu’une rotation sectorielle était à l’œuvre en arrière-plan.
À notre avis, il s’agit d’une évolution saine. Il s’agit d’un passage de relais entre le leadership étroit qui a caractérisé l’indice S&P 500 pendant plusieurs années et une participation plus large d’un éventail plus diversifié d’entreprises, davantage sensibles à la croissance économique cyclique qu’aux thèmes structurels associés à l’IA.
Les secteurs très sensibles au cycle économique, qui ont été à la traîne pendant plus d’un an, commencent à se redresser. Les secteurs les plus performants ont été l’immobilier, l’énergie (même avant la hausse des prix du pétrole provoquée par le conflit) et les biens de consommation de base. Le rendement supérieur de ces secteurs sensibles à la conjoncture économique reflète la progression continue des marchés boursiers non américains, qui sont également fortement exposés à la croissance mondiale. Le Canada, le Japon et les marchés émergents hors Chine demeurent performants. À ces mouvements sur le plan géographique, il faut ajouter des sociétés plus petites en Amérique du Nord, où les actions à petite et à moyenne capitalisation ont continué de surpasser les sociétés à grande capitalisation. Les fluctuations des cours boursiers dans ces secteurs ne sont pas nouvelles, mais elles ne sont plus uniquement dictées par le sentiment des investisseurs. La dynamique économique mondiale sous-jacente s’améliore. Les résultats des sociétés et la révision à la hausse des analystes justifient la performance supérieure de ces secteurs au cours des derniers mois.
Recul des tarifs douaniers et secousses dans le crédit privé
Deux autres événements que nous voulons mentionner brièvement (qui, à notre avis, sont bien compris, mais font toujours les manchettes) sont l’annulation par la Cour suprême des États-Unis des tarifs douaniers imposés en vertu de l’IEEPA et les turbulences observées dans certains segments du crédit privé.
En ce qui concerne les tarifs douaniers, l’administration américaine dispose d’autres moyens que l’IEEPA pour les percevoir. Des échanges juridiques sont à prévoir quant à la façon dont d’éventuels remboursements pourraient, ou non, être effectués. Le recours aux tarifs douaniers comme instrument généralisé de pression fait maintenant l’objet de certaines restrictions. Cette évolution est la bienvenue, mais nous ne pensons pas qu’elle marque le dénouement final. Les sociétés se résignent à composer avec les tarifs douaniers dans un avenir prévisible; elles continuent de s’adapter et de progresser.
En ce qui concerne le crédit privé, les manchettes négatives ne visent qu’un sous-ensemble d’acteurs; de tels épisodes ne sont pas nouveaux dans cette catégorie d’actif. Cela ne signifie pas que tout le crédit privé est mauvais. Nous ne croyons pas qu’il s’agisse d’une détérioration généralisée ni que cela provoque un effet de contagion. En écho à ce qui s’est produit lorsque des banques régionales comme Silicon Valley et First Republic ont fait faillite en 2023, les actions cotées en bourse des gestionnaires d’actifs de crédit privés sont boudées par tous jusqu’à ce que la situation se stabilise.
En fin de compte, les investisseurs ont beaucoup d’éléments à analyser, et les marchés financiers demeurent résilients. Ils s’ajustent aux nouveaux événements et fonctionnent bien dans l’ensemble. Malgré un flot constant de manchettes alarmantes, toutes les nouvelles ne pointent pas vers des résultats négatifs.
Le mot de la fin : Pas de quoi faire dérailler la tendance
Les marchés financiers ont relevé de nombreux défis au cours des 18 derniers mois. Nous nous attendons à ce que la situation actuelle évolue dans le même sens. Nous estimons que l’expansion économique reste intacte et qu’après la période de volatilité à court terme, le marché haussier reprendra.
L’économie mondiale est soutenue par des niveaux d’inflation raisonnables, des conditions financières favorables, une diminution de l’incertitude commerciale, des gains de productivité, des mesures de relance budgétaire et des révisions à la hausse des bénéfices des sociétés, ainsi que par des dépenses en immobilisations dans l’IA, la défense et les infrastructures, et par des signes indiquant que l’emploi, l’activité manufacturière et le secteur du logement sortent de leur récente période de faiblesse. Le choc énergétique est la force externe; cependant, nous ne croyons pas qu’il soit en mesure de faire dérailler l’économie mondiale. Notre scénario de croissance à la hausse pourrait être miné par un conflit prolongé qui limite l’accès aux approvisionnements mondiaux en énergie; même ici, nous ne voyons pas de déraillement. Un retour relativement rapide à une situation stable renforcerait notre point de vue selon lequel les économies mondiales sont prêtes pour une solide croissance au cours de la prochaine année, ce qui porterait les marchés boursiers à de nouveaux sommets.
Une économie mondiale qui se renforce est comme un corps en mouvement qui reste en mouvement. Dans tous les cas, nous nous appuyons sur les principes classiques de la diversification, soit l’exposition à un large éventail d’actions et de secteurs mondiaux, tandis que les obligations offrent une protection importante.