« Comment savoir quand une exubérance irrationnelle a indûment fait grimper la valeur des actifs? »
–Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006
La première moitié de 2026 a été marquée par un bras de fer entre des chocs perturbateurs et des tendances sous-jacentes durables. Les marchés ont été mis à l’épreuve à plusieurs reprises par les tensions géopolitiques, l’incertitude entourant les politiques et la peur de l’inflation. Tout au long de cette période et malgré les bouleversements, l’économie mondiale est demeurée résiliente et adaptable, démontrant encore une fois sa capacité à encaisser les coups. La confiance dans cette résilience sous pression a permis aux marchés boursiers mondiaux d’aller de l’avant.
La croissance a prévalu en raison des largesses budgétaires mondiales, de la consommation durable des ménages et des très solides dépenses en capital des sociétés, qui sont intimement liées à la course à l’intelligence artificielle, mais qui sont également soutenues par la vigueur généralisée des dépenses en immobilisations.
Au deuxième semestre de 2026 et au-delà, tout le monde se demande jusqu’à quel point la situation pourrait encore s’améliorer si certains problèmes disparaissaient. La très bonne progression des marchés boursiers mondiaux et les solides perspectives de très forte croissance des bénéfices des sociétés ne laissent aucun doute sur la réponse : les choses pourraient évoluer très favorablement.
Conflit au Moyen-Orient
Le conflit au Moyen-Orient est l’événement qui a le plus marqué ces six premiers mois. La fermeture du détroit d’Ormuz et les perturbations d’approvisionnement qui en ont découlé ont eu des répercussions sur les marchés des marchandises.
À première vue, ce blocage présentait un risque de stagflation classique : hausse des prix de l’énergie, hausse de l’inflation et ralentissement de la croissance. Cependant, les réactions du marché ont été mesurées, avec des fluctuations des prix des actifs beaucoup moins importantes que ce que les données historiques laissaient supposer. L’économie mondiale consomme moins d’énergie aujourd’hui, la position d’exportateur net d’énergie de l’Amérique du Nord la protège, et les circuits d’approvisionnement alternatifs, les réserves stratégiques et les rajustements de la demande contribuent à atténuer les conséquences de cette fermeture. Malgré tout, ces facteurs d’atténuation ont des limites et certains ont des dates d’expiration.
Des boucles de rétroaction plus puissantes que jamais
Les marchés des capitaux continuent de fournir aux décideurs une rétroaction importante qui contribue à atténuer les problèmes créés, voire à les résoudre.
Au premier semestre de l’année, cette rétroaction a entraîné plusieurs réorientations importantes. La hausse des coûts d’emprunt pour le gouvernement japonais (liée aux attentes budgétaires qu’ont entraînées les élections de janvier) a poussé les décideurs à revenir sur leurs plans de dépenses excessifs. L’intervention géopolitique des États-Unis au Vénézuéla et la rhétorique à l’égard du Groenland, ainsi que les nouvelles menaces sur l’indépendance de la banque centrale américaine, ont entraîné des ventes massives de dollars américains et une hausse parabolique du prix de l’or.
Lors du sommet du G7 en juin, le Groenland n’a pas été évoqué. La nomination de Kevin Warsh au poste de président de la Fed et ses opinions étonnamment moins conciliantes ont apaisé les craintes au sujet de l’indépendance de la banque centrale. Résultat : un sommet sur un an pour l’indice du dollar américain et une baisse de 25 % du prix de l’or.
Les boucles de rétroaction ne se cantonnent pas au marché obligataire
Dans le conflit au Moyen-Orient, ni l’opinion publique ni le Congrès ne sont parvenus à influencer les décisions. Une fois encore, les marchés financiers ont forcé les combattants à négocier.
Nous avons décrit le marché obligataire comme la boucle de rétroaction la plus importante, car les politiciens doivent tenir compte de la hausse des coûts d’emprunt. Les justiciers des obligations ne sont pas les seuls à être de service. Le deuxième pire cauchemar des politiciens est l’inflation; les électeurs la détestent et l’imputent directement aux responsables élus.
La hausse des prix du pétrole a fourni deux rétroactions importantes. La forte hausse des prix au comptant a nui aux deux parties à court terme : absence de revenus pour l’Iran et inflation pour les États-Unis. Ces facteurs ont finalement poussé les adversaires à la table de négociation. Pendant tout ce temps, les prix à terme sur le pétrole sont restés autour de 70 $ US, ce qui indiquait aux investisseurs que la flambée des prix du pétrole à court terme atteindrait le niveau nécessaire, aussi douloureux soit-il, pour inciter à la négociation. Comme les tensions demeurent élevées (mais qu’un peu de pétrole circule), cette boucle de rétroaction pourrait mettre du temps à produire l’effet recherché.
Des préoccupations liées au crédit privé ont émergé, mais sont demeurées contenues
Les manchettes négatives concernant les facilités de crédit privé ne visent qu’un sous-ensemble d’acteurs; de tels épisodes ne sont pas nouveaux dans cette catégorie d’actif. Cela ne signifie pas que tout l’univers du crédit privé est en difficulté. Nous ne croyons pas qu’il s’agisse d’une détérioration généralisée ni que cela provoque un effet de contagion. En écho à ce qui s’est produit lorsque des banques régionales comme Silicon Valley et First Republic ont fait faillite en 2023, les actions cotées en bourse des gestionnaires d’actifs de crédit privé sont largement boudées jusqu’à ce que la situation se stabilise.
IA et innovation : une hyperbole à très grande échelle
Le développement de l’IA est un moteur qui contribue à l’activité, mais le surinvestissement, les premiers appels publics à l’épargne de grande ampleur, les émissions d’obligations, les suppressions d’emplois et les perturbations que l’IA entraîne pour les entreprises de technologie et de logiciels existantes suscitent toujours des préoccupations.
La transition posera des défis et créera des occasions, ce qui transformera certains secteurs et emplois, tout en en créant de nouveaux. Les innovations technologiques passées ont déjà été marquées par ce puissant processus, historiquement positif, de destruction créatrice, et non par une apocalypse.
Bien que les résultats exacts demeurent incertains, nos recherches et nos conversations avec des experts donnent à penser que l’incidence de l’IA sera probablement progressive et non radicale. De nombreuses personnes essaient ou adoptent l’IA, mais pour que les sociétés l’adoptent de manière généralisée, ces dernières doivent être à l’aise avec les enjeux d’exactitude (hallucinations), de légalité et de confidentialité, pour ne citer que ceux-ci, que cette technologie implique.
Le fait que les sociétés à très grande échelle soient scrutées à la loupe en raison de leurs dépenses est une pratique saine qui laisse entendre que les investisseurs font preuve de rigueur; on est loin de l’enthousiasme effréné typique d’une bulle.
Les investisseurs qui détiennent des portefeuilles diversifiés et qui prennent régulièrement des profits peuvent composer avec les avancées de ces technologies et en profiter.
Inflation et taux d’intérêt : entre une réduction et une position difficile
Des forces concurrentes ont façonné les tendances de l’inflation en 2026. Au début de l’année, l’inflation se situait sur une trajectoire de ralentissement, soutenue par l’atténuation des pressions sur les chaînes d’approvisionnement, le ralentissement des marchés du travail et une croissance des salaires maîtrisée. Le conflit en Iran a temporairement déstabilisé cette trajectoire, faisant grimper l’inflation globale en raison de la hausse des prix de l’énergie. La situation dans son ensemble est plus nuancée. Les composantes de base, en particulier le logement et les salaires, continuent d’exercer des pressions à la baisse.
À mesure que le choc énergétique s’estompe, des craintes s’installent que le contexte Boucles d’or, si prisé par les actions et les obligations, ne devienne trop expansionniste. Les récentes annonces de l’augmentation des prix des appareils électroniques grand public populaires en raison de la hausse des coûts des microplaquettes de mémoire en sont un exemple.
Par conséquent, les attentes à l’égard des mesures des banques centrales ont changé. Les réductions de taux ne sont plus à l’ordre du jour. Il y a également un risque que les banques centrales soient forcées de relever les taux si l’inflation augmente en raison de la vigueur de l’activité économique. Cette même vigueur fait grimper les marchés boursiers. C’est l’exemple type d’une situation trop favorable qui finit par devenir un problème.
Une récession a-t-elle eu lieu?
Par le passé, nous avons constaté que des révisions à la hausse généralisées des bénéfices mondiaux des sociétés, à moins qu’elles soient liées à une reprise après récession ou à une hausse de la productivité, augurent habituellement des pressions inflationnistes. On ne peut pas les considérer comme entièrement positives sans tenir compte de cette relation.
Selon nous, plusieurs facteurs qui soutiennent la croissance des bénéfices contribuent à compartimenter la situation. Les dépenses liées à l’IA, qui exercent des pressions inflationnistes, en sont un. Il y a des signes d’augmentation de la productivité, une dynamique qui peut gagner du terrain. Enfin, nous pensons qu’une partie de la croissance des bénéfices, d’autant qu’elle est généralisée dans toutes les régions et tous les secteurs, correspond à un rebond après une récession ou une période où les conditions étaient semblables à celles d’une récession dans certains secteurs ou pays au cours des dernières années. On peut, par exemple, penser au secteur de l’immobilier, aux consommateurs qui ont dépensé de façon sélective en réponse à l’inflation, aux perturbations du secteur manufacturier en raison des guerres commerciales et aux années de malaise économique en Chine.
La trajectoire historique des taux d’intérêt a également son importance. À l’échelle mondiale, la politique monétaire a été particulièrement restrictive jusqu’au milieu voire jusqu’à la fin de 2024. Depuis, les effets de l’assouplissement monétaire continuent de se propager dans l’économie et prennent du temps à se concrétiser.
Combinés, ces arguments étayent l’idée que les attentes de croissance importante des bénéfices ne sont ni une anomalie complète ni une alerte indiquant qu’une inflation galopante est sur le point de se matérialiser.
La hausse des taux entraînera-t-elle forcément une évolution des attentes?
Selon nous, il y a un risque que l’inflation, actuellement alimentée par des contraintes d’offre, devienne liée à la demande excédentaire. La bonne nouvelle, c’est qu’une inflation imputable à la demande découle d’une situation trop favorable, à savoir les dépenses, qui stimulent les bénéfices, qui entraînent de nouvelles dépenses, une dynamique qui crée un cycle vertueux. À notre avis, les actions sont le meilleur placement tant qu’aucun autre signe n’indique que l’économie surchauffe et que les banques centrales risquent de s’inviter à la fête.
En plus des autres facteurs déflationnistes que nous avons mentionnés, les progrès technologiques peuvent apporter leurs propres effets déflationnistes compensatoires. Le moment n’est peut-être pas parfait et les marchés financiers (et les banques centrales) pourraient devoir procéder à des rajustements répétés (entraînant de la volatilité) pour tenir compte des nouvelles informations.
Pour le moment, les attentes de baisses de taux ont été repoussées, et les discussions sur la possibilité de hausses de taux ont repris. Nous sommes d’avis que ces tendances sont influencées par la volonté des banques centrales de préserver (ou de restaurer) leur crédibilité, toujours conscientes des critiques dont elles ont été l’objet pour leur gestion de la flambée de l’inflation de 2022. À ce sujet, il nous semble important de préciser que, selon nous, les pressions inflationnistes actuelles ne sont pas aussi fortes qu’en 2022; les marchés ne s’attendent d’ailleurs actuellement pas à un cycle de resserrement soutenu. Les marchés financiers devront peut-être s’adapter (légèrement, selon nous) face à des hausses de taux supplémentaires si les conditions l’exigent.
Notre stratégie : Conserver les placements et maintenir une diversification
Nous continuons de privilégier les actions plutôt que les titres à revenu fixe, compte tenu de la vigueur et de l’amélioration de la croissance des bénéfices à l’échelle mondiale, ainsi que de l’absence d’un risque de récession important dans le scénario de référence.
Dans la composante des actions, nous privilégions une approche axée sur la diversification, tant sur le plan géographique que des capitalisations boursières. Nous estimons qu’il est judicieux de maintenir une surpondération des actions canadiennes et américaines, en raison de leur exposition aux produits de base, à l’innovation et à la vigueur des bénéfices des sociétés. Les marchés développés et émergents internationaux demeurent des composantes importantes qui offrent des avantages en matière de diversification.
Les investisseurs pourraient envisager d’augmenter les actions des marchés émergents dans les portefeuilles où l’exposition à cette catégorie n’est pas déjà importante et si le profil de risque est approprié. Dans notre cadre-modèle, il s’agit de la catégorie équilibrée.
Les marchés émergents offrent une exposition à un large éventail d’occasions. Il s’agit notamment d’occasions liées à des sociétés, de plus en plus nombreuses, qui participent au thème de l’IA dans les marchés émergents, hors Chine. Il existe également un écosystème parallèle d’innovation et de développement en matière d’IA en Chine.
Les investisseurs exposés aux actions des marchés émergents doivent comprendre la volatilité associée à cette catégorie d’actif. Les périodes de rendement élevé et de corrections démesurées du marché sont la norme. Nous recommandons d’adapter la taille des positions en conséquence (voir le tableau 1).
Tableau 1 : Recommandations relatives à la répartition de l’actif au 30 juin 2026
Mise à jour de nos prévisions
Nous avons commencé l’année 2026 avec des cours cibles pour la fin de l’année de 7 400 pour l’indice S&P 500, et de 34 000 pour l’indice composé S&P/TSX, sur la base d’une croissance prévue des bénéfices d’environ 14 % pour les deux marchés en 2026. Depuis, les attentes de croissance des bénéfices sur l’ensemble de l’année ont bondi pour atteindre 28 % pour l’indice S&P/TSX, et 25 % pour l’indice S&P 500. L’amélioration des perspectives nous a incités à relever légèrement nos cibles, mais les bénéfices doivent encore progresser pour justifier le cours de l’action (les valorisations devant baisser), et on s’attend à ce que la rotation sectorielle bienvenue dont nous avons été témoins à plusieurs reprises pendant la hausse du marché se reproduise.
Nos cibles pour la fin de l’année 2026 mises à jour sont de 7 800 pour l’indice S&P 500, et de 36 800 pour l’indice S&P/TSX.
Le mot de la fin : Exubérant, mais pas irrationnel
Le 22 juin 2026 a marqué le décès d’un ancien président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, à l’âge de 100 ans. Le « maestro », qui a présidé la Fed pendant plus de 18 ans, a popularisé le terme « exubérance irrationnelle » dans un discours prononcé en décembre 1996. Cette expression a été interprétée comme un avertissement que le marché boursier pourrait être surévalué.
Pendant la majeure partie des années 1990, l’indice S&P 500 a progressé à un rythme supérieur à la moyenne et a inscrit des rendements de 34 % et de 20 % au cours des deux années ayant précédé ce discours. M. Greenspan avait lancé son avertissement en avance, très en avance. L’indice S&P 500 a ensuite progressé de 33 %, de 28 % et de 21 % au cours des trois années suivantes. Avec le recul, il s’agissait bien d’exubérance irrationnelle.
De nombreuses personnes font des parallèles entre les années 1990 et la situation actuelle. Cependant, les chefs de file de l’IA ne sont pas les cyberentreprises en démarrage de 1999; ce sont des entreprises réelles, installées depuis longtemps, encaissant d’importants revenus et opérant sur divers marchés. Elles dépensent peut-être trop pour gagner la course à l’IA et cela pourrait mal se terminer pour certaines. Néanmoins, ces dépenses représentent de l’argent réel qui est versé à d’autres entreprises et qui sert à construire des infrastructures concrètes et essentielles pour combler l’écart important à l’échelle mondiale entre l’offre et la demande d’énergie et de centres de données.
À des fins de comparaisons, nous pouvons examiner ceci : entre 1990 et 1999, on compte neuf années positives d’affilée. Sur ces neuf années, six ont inscrit un rendement supérieur à 20 %, dont cinq de suite à la fin de la décennie. Le marché haussier d’aujourd’hui est issu d’une baisse de 25 % du sommet jusqu’au creux en 2022, et a depuis inscrit trois années d’affilée de rendement supérieur à 20 %. Il y a 100 ans, un rendement de l’année civile supérieur à 20 % pour l’indice S&P 500 n’était pas inhabituel; c’était le cas près de 40 % du temps.
Nos prévisions de rendement mises à jour représentent une hausse supplémentaire d’environ 5 % pour le reste de l’année. Cela porterait le rendement en pourcentage des deux marchés à environ 15 % pour l’année civile. Exubérant, oui. Irrationnel, nous ne le pensons pas. Nous pouvons seulement nous demander si le maestro serait d’accord avec nous.