Guerres en Ukraine et en Iran, droits de douanes qui fluctuent au gré du vent, inflation en croissance, intelligence artificielle : bien des éléments de l’actualité pourraient faire en sorte que les analystes financiers et les économistes broient du noir. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Du moins pas tout à fait.



Lors de la conférence Perspectives 2026, présentée au siège de la BMO le 9 juin dernier, Richard Belley, premier directeur général, stratège, Titres à revenu fixe et gestionnaire de portefeuille à BMO Gestion privée, et François Trahan, premier directeur général et stratège en chef, Placements à BMO Marché des capitaux, se sont montrés relativement optimistes quant aux perspectives économiques nord-américaines.



« Il y a tellement de bruit dans les marchés depuis deux ans qu’une fatigue peut s’installer. Cela peut amener de la volatilité, mais il faut garder le cap sur nos objectifs de croissance à long terme », prévient Richard Belley d’entrée de jeu.



Son collègue Francois Trahan, qui a travaillé 25 ans à Wall Street avant de se joindre à la BMO, abonde dans le même sens. Celui-ci entrevoit l’avenir avec optimisme en raison de la baisse des taux directeurs survenue il y a deux ans, aux États-Unis et au Canada. « Il faut généralement deux ans avant que l’effet des baisses de taux se fasse sentir. On y est presque. Les chiffres de l’économie devraient donc s’améliorer bientôt », dit-il.



Avantage États-Unis



S’il pose un regard « un peu plus positif que la majorité des gens » sur les économies canadienne et américaine, François Trahan concède tout de même que les États-Unis ont un atout majeur dans leur jeu, soit une politique fiscale très expansionniste. « Le Big Beautiful Bill, adopté à l’été 2025, va ajouter un peu plus de 1 % à la croissance américaine cette année. » Autre avantage : les centres de données. Les investissements astronomiques des cinq entreprises de data centers aux États-Unis vont ajouter 1,3 % au PIB du pays. « À eux seuls, les data centers et le Big Beautiful Bill compteront pour presque 2,5 % de la croissance du PIB. On peut donc penser que l’économie américaine pourrait croître de 3 % ou 4 % en 2026 », dit-il, en ajoutant que cela risque toutefois de causer un problème d’inflation.



Prix du pétrole vs inflation



Richard Belley note d’ailleurs que les droits de douane imposés par l’administration Trump ont déjà participé à une croissance de l’inflation aux États-Unis. Il se demande également si la guerre en Iran ne contribuera pas à pousser encore plus l’inflation à la hausse. Car « même si les prix du pétrole redescendent un peu, dit-il, l’inflation demeure relativement élevée ».



« À peu près toutes les politiques de l’administration Trump sont inflationnistes, fait remarquer François Trahan. À commencer par les tarifs. » Cela dit, il estime qu’un baril à 100 $ aujourd’hui n’est pas aussi catastrophique qu’il y a 20 ans. « On est beaucoup plus efficaces et les économies canadienne et américaine ont une meilleure capacité d’absorber cette hausse. Notre politique monétaire expansionniste nous aide beaucoup », tempère-t-il.



Marché de l’emploi : les voyants au rouge



Le départ à la retraite massif des baby-boomers, amorcé en 2010, prive les États-Unis d’un million de travailleurs chaque année depuis 15 ans, ce qui inquiète les deux experts. Les retraités sont passés de 15 % à 20 % de la population. « Il y a plus d’offres d’emploi que de travailleurs disponibles », observe François Trahan. « On n’a pas vu ça depuis la guerre du Vietnam, à la fin des années 1960, alors que 3,5 millions d’hommes participaient à l’effort militaire. »



La seule solution à court terme, estime-t-il, passe par l’immigration. Or, les États-Unis font l’inverse, ils déportent les immigrants irréguliers. Selon le Bureau of Labor Statistics, qui analyse l’état du marché de l’emploi aux États-Unis, près de 7 % de la main-d’œuvre est constituée d’unauthorized workers (travailleurs illégaux). Dans le secteur de la construction, ils comptent pour plus du tiers des ouvriers.



Et comme les travailleurs se font plus rares, les salaires montent naturellement. « À première vue, ça semble une bonne chose, mais l’inflation des salaires et l’inflation de l’économie, c’est la même chose. Il serait temps que la Fed commence à y penser. »



Pas de stress avec l’IA



Autre souci pour le marché de l’emploi : l’intelligence artificielle. « On sait déjà que l’IA améliore la productivité », fait remarquer Richard Belley. « On peut donc se demander si augmentation de productivité rime avec une réduction du potentiel de croissance de l’emploi. Déjà, les jeunes ont plus de difficulté à trouver des postes d’entrée… »



Cette situation n’inquiète pas trop son collègue, surtout que les PME n’ont pas nécessairement les outils pour avoir recours à l’IA. Et aux États-Unis, les petites entreprises, c’est trois emplois sur quatre. « Donc tant qu’on n’aura pas les outils pour que la petite quincaillerie du coin puisse se servir de l’IA, l’impact sur emploi risque d’être limité. On parle d’un impact sur l’emploi qui s’étirera probablement sur trois à cinq ans », considère François Trahan.



Bien sûr, les grosses entreprises ont investi beaucoup dans ce secteur, mais ce n’est pas le cas pour les petites firmes, selon l’expert. Aux États-Unis, les données colligées par le NFIB – l’équivalent de la FCEI – montrent qu’en ce moment, les efforts des PME sont loin d’être axés sur l’intelligence artificielle. Et ce, pour plusieurs raisons, dont le fait que depuis cinq ans, les 4 200 centres de données créent une telle demande en énergie que le prix de l’électricité a grimpé de 50 %. « Alors la priorité des PME, c’est de survivre à ce qui se passe relativement à l’inflation et aux échanges commerciaux », conclut François Trahan, en ajoutant qu’en raison de l’inflation, l’administration Trump risque de se faire servir un sérieux reminder par les électeurs aux élections de mi-mandat, en novembre prochain.